« Retour à Brooklyn » Exposition du 8 juin au 8 juillet 2017

C’est un événement tout à  fait exceptionnel d’avoir la chance d’accueillir dans la galerie de la Villa Balthazar quelques-uns des jeunes artistes les plus en vue sur la scène artistique contemporaine aux Etats-Unis.

Huit jeunes peintres new-yorkais.

Ils poursuivent la grande tradition de la peinture américaine: de Kooning, Shirley Jaffe, Sam Francis, Joan Mitchell. Ces peintres que Jean Fournier contribuait à faire découvrir dans les années 60 à 80 à Paris, devenus inaccessibles aujourd’hui sauf à de rares collectionneurs fortunés. Huit jeunes peintres New-yorkais que nous serons heureux, quand dans quelques années nous les verrons dans les plus grands musées, d’avoir découverts à Valence en 2017, d’avoir pu acquérir une de leurs œuvres, ou pas. Huit peintres qui marqueront leur génération, nous en sommes convaincus de même que la galerie Ceysson et Bénétière qui les représente en France et que nous remercions.

Commissariat : Bernard COLLET et IC/ART Developer

TRUDY BENSON

Les peintures de Trudy Benson se reconnaissent à leur méthode, révélée à quiconque souhaite les observer en profondeur. Toile brute et aérographe en sont les composants de base. Trudy Benson pulvérise, à grands traits ou selon un griffonnage conscient, puis ajoute des structures remplies d’une couleur unie, qui masquent la surface et lui donnent mouvement grâce à des formes dynamiques. Elle se sert souvent d’une poche à douille pour tracer des lignes, ce qui confère à la surface peinte une autre dimension, en termes de profondeur et de mouvement. Le contraste entre la pulvérisation délicate et la peinture épaisse, semblable à un glaçage de pâtisserie, donne à  l’espace une tonalité dramatique. En adoucissant le rendu, les plans rectilignes se détachent de la surface, aiguisant davantage la vision. Les surfaces physiques s’imposent par leur présence. Il est essentiel de distinguer la forme substantielle ancrée et l’atmosphère éthérée pour comprendre ce qui imprègne le travail de Trudy Benson à la fois d’une puissance exubérante et d’un côté aérien…

Wallace Whitney.

 

 

SARAH BRAMAN

Sarah Braman est une artiste américaine qui participe avec discrétion et engagement à la vie artistique new yorkaise depuis plus de quinze ans. Au début des années 2000, elle fonde avec les artistes Phil Grauer, Wallace Whitney et Suzanne Butler la galerie Canada. Ils sont parmi les tout premiers à s’installer dans le Lower east side de Manhattan au cœur du quartier chinois et développent depuis lors un programme indépendant et ambitieux proche de celui des espaces alternatifs ou autogérés. Sarah Braman assemble des sculptures combinant le plexiglas, le bois, le tissus, la peinture, dans des agencements hétéroclites et des équilibres précaires. Son travail est assez méconnu et ses expositions rares. Quelques apparitions dans des expositions de groupe et deux expositions personnelles dans les galeries Canada et Museum52 à NY. Sa première exposition européenne met en évidence la part visionnaire de son œuvre. En effet la recrudescence de ce type de travail ne doit pas faire oublier que Sarah Braman en est l’une des pionnières. Jusqu’à  présent cantonné à des espaces exigus, son travail en résidence à  Poitiers lui permet d’appréhender des volumes plus ambitieux et d’expérimenter de nouvelles formes…

 

 

SADIE LASKA

A l’occasion de sa première exposition individuelle à New York, les peintures éraflées et malmenées de Sadie Laska témoignent d’un formidable tribut de reconnaissance à l’égard de l’Arte Povera et de l’Art Brut ; néanmoins, ses compositions anarchiques débordent d’énergie. Elle emprunte à l’Art Punk l’élaboration d’amoncèlements de broussailles sèches qu’elle teinte de magenta, de violet et de jaune, avec des transitions et des couches de couleurs  l’image de la profondeur, de l’espace et de la joie dans l’excès. Bouleversantes proportions et formes, ces tableaux intimes confrontent leurs limites physiques avec une insouciance qui brise leur intransigeante géométrie. Fétichistes, décousus et débordants d’intensité chaotique, souvent libérés hors du plan de l’image, les paysages intérieurs de Sadie Laska sont chargés d’émotion et contiennent, entre autres, des multitudes de fragments recyclés de peinture, de teinture, des agrafes, des morceaux de parapluie, de carton, de douilles d’ampoules et d’écouteurs. En saisissant l’incertain, les images sont inversées et corrompues, propageant le timbre des « Combine Paintings » de Robert Rauschenberg par une stratification ébouriffée et résolument contemporaine. Dans un esprit détaché des cultures ouvertement underground, étrangères à un art véritable auxquelles l’artiste se sent humblement redevable, des objets jetés au rebut sont collés et accrochés à ses œuvres, contrastant et contestant l’état actuel des choses.

 

 

RUSSELL TYLER

Les peintures de Russell Tyler célèbrent l’histoire de la peinture. De façon presque imperceptible, Russell Tyler combine des traditions picturales auparavant distinctes en un langage qui lui est propre. A commencer par l’espace, qu’il dissocie en trois caractérisations picturales principales : cinématique, théâtrale et numérique. Ses tableaux, peints sur des châssis de différentes tailles, assemblent couleur, texture et structure en couches denses, afin de mettre en évidence une exploration conceptuelle et matérielle de la peinture. Le geste et la géométrie sont au cœur de l’œuvre de Tyler. Dans le volet gestuel, la manipulation très expressive de la peinture s’allie à un sens subtil de la structure. Tyler applique cet empâtement pour créer des champs lumineux, des gouttes et des éclaboussures de couleur. Sa palette va des pastels aux noirs profonds, en passant par des couleurs vives rappelant les néons. De fines bandes rectangulaires de couleur marquent les bords. Ces bandes peintes impeccablement encadrent la peinture très expressive de Tyler, lui conférant un aspect figé, avec une sensation persistante de mouvement. Ces œuvres sont animées, mouvementées, évoquant les chefs d’œuvre presque violents d’un expressionnisme abstrait repensé avec une touche conceptuelle…

 

Jason Stopa.

 

 

LAUREN LULOFF

Les derniers tableaux des collages de Lauren Luloff évoquent le ciel, le sol usé d’une usine textile, du thé dans une tasse en porcelaine d’un autre âge et du linge qui sèche au soleil. Le processus qu’elle applique est simple. Tout d’abord, elle tend du tissu semi-transparent sur un châssis, puis elle colle des morceaux de tissus et peint sur ce « fond ». Rien n’est dissimulé et tout est révélé. Mis à nu, ce processus a un côté mystérieux, jetant sur son travail un voile de brume évocatrice, comme le jour à son éveil ou un souvenir d’enfance. Les tissus prennent simultanément racine et désorganisent les couleurs peintes, à l’instar de Matisse qui avait l’habitude de peindre avec des bouts de tissus imprimés pendus dans son atelier. Ou peut-être un peu comme le célèbre « Lit » de Rauschenberg, le tableau réalisé avec ses draps qu’il a pris et qu’il a fait basculer de la position horizontale à la verticale ; et comme par enchantement, l’un des objets les plus quotidiens et les plus simples est devenu de l’art. De la même façon, Luloff recycle et rend hommage à sa vie quotidienne et à sa pratique. Une vie vécue autant dans son atelier qu’à l’extérieur…

 

Wallace Whitney.

 

 

CHRIS HOOD

Les toiles de Chris Hood sont des traversées de peinture et seuls leurs revers se présentent, en reflets inversés, sans rien dévoiler du devant de la scène picturale : nous sommes derrière le rideau. L’artiste joue en ce sens avec l’objet-tableau qu’il retourne comme un gant. En premier lieu, il s’agit de peupler la toile non apprêtée d’iconographies stylisées tirées, de la culture visuelle populaire, à mi-chemin de l’esthétique cartoon et de l’imagerie digitale de la low culture (cliparts, émotionnes…). Des « angry eyes » expressifs, des nuages schématisés, des éclairs, des cœurs personnifiés qui tirent de grandes bouffées de cigarette, sont traduits avec une même gamme chromatique primaire, et semblent tantôt étirés, tantôt dédoublés, comme des copier-coller défaillants. Les figures errantes qui pourraient rappeler les cartoons psychédéliques de Kenny Scharf, sont reliées par un réseau de lignes vertes. Ce circuit diagrammatique qui revient d’une toile à une autre comme une signature graffée, signale aussi le parcours du peintre qui « surfe » sur la toile. Ces incrustations d’imageries légères sont ensuite emportées et inquiétées par un champ coloré, un cloud stratosphérique spiralé tout à la fois impressionniste, pointilliste, tachiste…

 

Anne Favier.

 

ALEXANDER NOLAN

Alexander Nolan dessine des scènes de genre, peintes et coloriées à la gouache traitée comme l’aquarelle ou, dans la série de Cassis, à la manière de lavis fortement contrastés. Composer des scènes de genre, aujourd’hui, est moins inhabituel qu’il n’y paraît. Nous pourrions oser avancer qu’une grande partie des œuvres peintes, photographiques et vidéographiques contemporaines sont des représentations relevant de la peinture de genre. Mais, dans le contexte actuel, les scènes de genre d’Alexander Nolan dérangent et perturbent. D’abord parce qu’elles sont dessinées et peintes mais surtout parce que leur traitement graphique est d’une singularité peu conventionnelle. Ces compositions peuvent être perçues comme des avatars inattendus, surprenants jusqu’à en être désopilants, dérivés de toutes les scènes de genre accumulées tout au long de l’histoire de l’art. A le dire ainsi, de telles œuvres conçues et réalisées sur une scène newyorkaise où l’abstraction est dominante, c’est hasarder deux commentaires. Le premier nous conduit, nous y reviendrons, à voir dans ce réalisme, qui ne répond pas aux acceptions en usage de ce terme, une sorte de « zombie figuration » en quelque sorte parallèle à la « zombie abstraction » Mais cette qualification, si elle permet de cerner les œuvres d’une ceinture philosophique attrayante aux yeux de la critique, n’est en rien pertinente. Elle fournit, et fournira, en tout cas, aux historiens un thème de débats et de querelles. Le deuxième, c’est que l’on ne peut pas ne pas voir, dans les scènes domestiques plus ou moins fantasmées d’Alexander Nolan, une réaction ironique aux récents développements de la peinture abstraite : une sorte d’invite à assurer un vrai « revival » aux réalismes et, de manière assez affirmée, à des réalismes américains délaissés.

Bernard Ceysson.

 

WALLACE WHITNEY

Originaire du Massachusetts, Wallace Whitney vit et travaille dans le quartier du Bronx à New York. Dans son atelier, l’artiste s’entoure de toiles qu’il peint de concert mais pas à l’unisson. Ainsi, les tableaux, en dialogue, ne sont ni élaborés en série, ni achevés conjointement. Wallace Whitney esquive alors l’épreuve de la toile blanche et les peintures en cours relancent de nouvelles recherches picturales. Le dialogue peut se poursuivre. Ses peintures abstraites et expressionnistes, sont très denses. Dans chaque toile, un réseau d’interventions constitue une trame complexe où se produisent des évènements picturaux dramatiques. Le feuilletage de plans, de lignes, de touches relève d’un processus d’élaboration par stratification. Les applications de peinture à l’huile, voire à la bombe dans un premier temps, se superposent et se répondent. Chaque coup de pinceau est une objection faite au précédent afin de maintenir la tension picturale et de monter la scène de peinture. Mais les répliques ne sont pas impulsives : entre chaque intervention, l’artiste observe, interroge, laisse sécher. Ainsi, les réactions picturales sont-elles différées et réfléchies, elles travaillent ensemble, se répondent et se résistent dynamiquement, sans empathie. Certes Wallace Whitney n’élabore pas de recherches préparatoires, mais au-delà de l’absence de préméditation, ce sont des temps de méditation qui conduisent les décisions picturales fulgurantes. Le geste porté par des pinceaux de différentes tailles témoigne de ces actions instantanées. Aucun automatisme aveuglé ni dérivation gestuelle performée ne commandent cependant cette peinture très orchestrée car l’artiste compose avec la singularité du format, comme un territoire à investir …

 

Anne Favier.

 

Exposition du 8 juin au 8 juillet 2017