LA COULEUR À CRU – BERNARD PAGÈS

On ne sait plus comment dire, à propos des œuvres sur papier de Bernard Pagès, sont-elles des dessins, de simples empreintes, ont-elles à voir avec la peinture ?  Oui, le trait qui apparait sur la feuille a tout du geste libre du dessinateur, dans la maîtrise des courbes et des hésitations de la main, il y a cette couleur de la rouille, couleur puissante, que seule l’oxydation du fer a produite. On pourrait penser à une forme de retrait, d’ascétisme, quand ce qui est là sur le papier, de la forme ou de la couleur, ne semble plus avoir été décidé par l’artiste, penser à ce travail d’alchimiste qui laisse la nature seule imprimer et révéler les plaques sensibles de son travail, ce qui était le cas lors de ses expositions en extérieur dans les années 70. Mais ces traces, laissées sur différents papiers par les tôles et les fers, creusent une des problématiques développées par les artistes de Supports/Surfaces, le rapport à l’empreinte, la capacité des matériaux supports à absorber, diluer, estomper, à garder la marque des applications ou des pressions. Le geste artistique est bien là, renouvelé, dans l’attente d’un nouvel effet, d’un nouvel étonnement, un inattendu, un geste répété comme une histoire sans fin que Pagès aime poursuivre dans une forme de bonheur, oui il faut oser ce mot, tant la joie éclaire son regard quand il en parle.

Sur le papier apparaissent ainsi ces empreintes de grilles, de plaques perforées, de tôles ondulées, cette trame déjà-là et choisie, comme l’était ce matériau simple des poulaillers des fermes de l’enfance – se souvenir des colonnes sculptures que faisaient ces grillages de clôture quand ils étaient mis en rouleaux –  ici elles sont trace, comme marquées au fer de la mémoire dans leur présence évidée sur le papier pour crier une absence, le souvenir même du matériau dur qui fut à l’origine de l’empreinte, qualité primitive de toute peinture, marquer la trace d’une absence comme le faisaient les mains négatives apposées sur les parois des grottes préhistoriques, la trace qui crie qu’une main bien réelle fut là, il y a des milliers d’années, posée sur la roche. Posée, appuyée, pressée, avec la même force qu’il fallut aussi à Bernard Pagès pour faire empreinte sur le papier.

Une trace négative qu’il montre aussi quand il se sert de la fumée d’une flamme pour faire apparaitre sur le papier les contours en manque d’une forme ou d’une grille, avec ce travail en série des trois formes possibles de la représentation d’un même objet, cette empreinte négative, celle positive que permet la peinture par marquage ou trempage, et celle que la main reconstitue avec la mine épaisse d’un crayon.

Sculpter des bois, tordre des fers, les imprimer sur le papier, un même travail, aucune différence, il n’est plus question de technique mais bien de faire advenir une forme dans sa présence – absence, dans sa matérialité pondéreuse comme dans sa rémanence la plus fragile, dans sa chair et son essence.

Il y a alors une belle continuité entre ces papiers et les objets qui y ont laissé leur trace, entre les fers et la rouille, les tôles éclatées de la série des Muraux, les Profilés flottants et les pals qui s’affranchissent de la fixité de la sculpture, avec le jeu de la couleur que Bernard Pagès y introduit. Une couleur à cru, c’est-à-dire sans autre effet que sa seule affirmation, sans confort esthétisant, portant en elle assez de sauvagerie et de naturel pour montrer qu’elle avance non masquée, dans une frontalité monochrome qui est la marque jubilatoire de sa présence, à l’image de ce jaune de lumière violente, celle d’un soleil à pic.

 

Bernard Collet ,

Commissaire de l’exposition

Exposition du 13 décembre 2019 au 8 février 2020

Soirée de vernissage jeudi 12 décembre à 18h30